| «Fissures», Tanger imminent |
| Lundi, 11 Avril 2011 09:03 |
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Critique | 6 avril 2011 parue sur Liberation Next
Urgence. Hicham Ayouch emprunte à la Nouvelle Vague et met en scène la dérive existentielle d’un trio rebelle au Maroc. L’accroche d’abord prévue à cet article voulait dire que Fissures est un film qui tombe à pic. Or il ne tombe pas, au contraire : il se lève. Et il se lève à pic, en effet. Il nous vient du Maroc, un pays où la vague des révolutions arabes est pour l’instant amortie, ce qui ne l’empêchera pas de s’infiltrer et s’exprimer sous d’autres formes. Ce n’est pas un film militant, ni même directement politique, mais c’est assurément un film de libération, dont notre perception est fatalement éclairée par l’éclatante lumière de l’actualité arabe. Une libération qui concerne trois personnages, deux hommes et une femme : Abdelsellem qui sort de taule, son meilleur ami Noureddine et la Brésilienne Marcela, en dérive existentielle à Tanger, comme une Jane Bowles destroy du XXIe siècle. Ce ne sont pas de jeunes moineaux mais, au contraire, des adultes bien sonnés et c’est une première bonne surprise de ce film pourtant jeune : il ne joue sur aucun narcissisme ou séduction de la «jeunesse», n’instrumentalise jamais celle-ci en métaphore de tout un pays, mais lui fait tout de même une large place autour de son trio de tête. La suite sur sur Liberation Next ou
Ensemble, ces trois-là vont picoler, danser, s’engueuler, s’embrasser, beaucoup rire, vivre. Ils forment un triangle par nature subversif et infernal, pour lequel la société n’a prévu aucune case. Ils ne tiennent donc que les uns par les autres et leur réunion est aussi la condition d’une synergie : plus ils sont proches, plus ils sont forts et heureux et mieux ils résistent à la pression sociale alentour. Tout ceci ne s’exprime pas directement dans leurs mots, mais dans les faits et dans la mise en scène de Hicham Ayouch, dont c’est la première fiction. Ses partis pris convergent sous un même mot d’ordre de liberté : improvisation, scénario in progress, tournage à l’arraché, légèreté totale des dispositifs, place aux rencontres et à l’intuition. Cela a valu à Fissures sa réputation d’enfant de la Nouvelle Vague. Plutôt qu’A bout de souffle, auquel il a été comparé, c’est davantage au Rivette expérimental des seventies qu’il fait souvent songer, entre Noroît et Out 1, avec une nette touche à la Cassavetes. Les qualités du film, nombreuses et évidentes, ne l’immunisent pas contre une fragilité d’ensemble, mais celle-ci se justifie aussi d’une place naturelle : un tel projet est par définition délicat et Ayouch ne cherche jamais à masquer cette tendreté. Parmi les réussites les plus vivaces, on trouvera dans Fissures ce parfum et ce battement devenus très rares dans la vraie vie comme au cinéma : une ville, une putain de ville, comme il n’en existe presque plus en Europe. Il y a comme une intégrité cinétique surpuissante de Tanger avec laquelle le cinéaste fait corps et où le film nous immerge, un peu comme Alain Tanner le fit pour Lisbonne avec Dans la ville blanche. Balades nocturnes, créatures de tous poils, ivresses… La révolte des héros de Fissures leur est commune, mais les racines profondes de leur mutinerie sensuelle et sentimentale sont individuelles, chacun ayant les sens insurgés dans son malheur. Leur union est un antidote à ce malheur. A la fin, sur une plage, après une nuit toute en transes gnawas, se lève un vent à décorner les bœufs. De ceux qui annoncent qu’ils vont tout balayer. |